Lorsqu’Ema arrive au service des urgences lorsqu’elle entame son service, elle sait qu’elle va devoir faire face à un chaos contrôlé. Les moniteurs émettent des bips, les brancards s’alignent dans les couloirs et la salle d’attente est déjà pleine. Après seulement quelques mois d’internat en médecine d’urgence, elle apprend encore à trouver ses marques, professionnellement, émotionnellement et mentalement.
Basée à Zagreb (Croatie), Ema est l’une des plus de 100 000 médecins et personnels infirmiers ayant participé à l’enquête de l’OMS/Europe sur la santé mentale des médecins et des personnels infirmiers (MeND, pour Mental Health of Nurses and Doctors), la plus vaste enquête menée à ce jour sur la santé mentale de ces professionnels de santé dans l’Union européenne ainsi qu’en Islande et en Norvège. Les résultats, publiés en octobre dernier, montrent que le stress psychologique est répandu parmi les personnels de santé, et qu’il est lié à des pressions systémiques, à des conditions de travail inadéquates et à un manque de soutien en santé mentale, comme en témoigne le cas d’Ema.
Apprendre sous pression
Il y a bien sûr des moments où Ema bénéficie d’un soutien. Elle évoque à cet égard les médecins traitants qui prennent le temps d’examiner ses notes, de répondre à ses questions et de suivre son travail de près. « Le soutien qu’ils m’offrent au milieu de la pression constante de l’urgence est quelque chose que j’apprécie énormément », explique-t-elle.
Mais la structure qui entoure ce soutien est fragile. Le rythme des soins d’urgence laisse peu de place à l’enseignement planifié ou à la réflexion. Le retour d’information n’intervient souvent qu’après que quelque chose ait mal tourné. « C’est généralement réactif », explique Ema, « axé sur la correction des erreurs plutôt que sur leur anticipation ».
Selon Ema, pour un jeune médecin qui est encore en train de gagner en confiance, c’est important. Faute d’une orientation structurée lorsqu’elle a commencé, elle a dû apprendre les aspects logistiques de base (où se trouve le matériel, comment s’orienter dans la salle de réanimation) par tâtonnements. Lorsqu’elle a demandé conseil, on lui a simplement dit de « découvrir et d’essayer » pendant son temps libre.
En outre, travailler dans d’autres services peut être source d’isolement. Les membres du personnel qui changent de service, en particulier ceux qui viennent de la médecine d’urgence, sont souvent marginalisés, les occasions d’apprentissage significatives étant réservées à ceux qui sont affectés de façon permanente au service. « Parfois, j’ai l’impression que mon potentiel n’est pas utilisé, plutôt que de faire partie intégrante de l’équipe de soins de santé », ajoute Ema.

Quand le système met la pression sur l’individu
Ces défis se développent dans un contexte de pénurie chronique de personnel qui touche l’ensemble de la Région européenne de l’OMS. Selon les dernières données, les estimations indiquent que la Région devrait manquer de près de 1 million de personnels de santé et d’aide à la personne d’ici 2030.
Dans le service d’urgence où exerce Ema, la pénurie de personnels infirmiers est particulièrement aiguë, ce qui, bien entendu, a des répercussions sur la charge de travail de tous les membres du personnel du service.
L’enquête MeND confirme que cette situation n’est pas l’apanage d’un seul hôpital ou d’un seul pays. Dans la Région, le sous-effectif et les charges de travail excessives sont parmi les facteurs les plus prédictifs de l’anxiété, de la dépression et de l’épuisement professionnel des personnels de santé.
Les préoccupations en matière de sécurité ajoutent une autre couche de complexité. Les temps d’attente prolongés et la surpopulation alimentent la frustration des patients et de leurs proches, ce qui peut dégénérer en agressions verbales. « Il n’est pas rare d’être insulté ou même menacé », explique Ema. Avec une présence sécuritaire limitée, le personnel se sent souvent exposé.
Les interruptions constantes, les questions des proches et les demandes d’informations [sur l’état du patient] ajoutent une pression supplémentaire sur l’attention et la concentration. « Cela perturbe le déroulement du travail et augmente le risque d’erreur », précise-t-elle, ce qui aggrave la crainte qu’éprouvent de nombreux jeunes médecins de commettre des erreurs.
L’impact discret sur la santé mentale
Bien qu’elle n’en soit qu’au début de son internat, Ema ressent déjà le poids psychologique de son rôle. Le doute de soi, la peur de commettre des erreurs et un sentiment de responsabilité qui l’emporte sur le soutien dont elle dispose la suivent souvent jusque chez elle. Épuisée après de longues journées de travail, elle a du mal à trouver le temps ou l’énergie pour étudier, ce qui renforce son sentiment de stagnation.
Pourtant, il y a des instants qui l’aident à tenir.
« Même lors des journées les plus difficiles, il y a des moments qui me donnent de la force, comme recevoir un simple « merci » d’un patient ou d’un membre de sa famille, aider une personne en soulageant sa douleur ou effectuer une intervention qui peut sauver la vie de quelqu’un », explique-t-elle. « Ces moments m’apportent un profond sentiment d’utilité et me rappellent pourquoi j’ai choisi cette profession. Ils m’aident à me ressourcer et à contrebalancer le poids émotionnel du travail. »
Ces moments importants font écho à l’une des principales conclusions du rapport MeND : malgré les niveaux élevés de détresse, la plupart des personnels de santé restent profondément déterminés à soigner leurs patients. Ce n’est pas la motivation qui leur manque, mais les conditions qui leur permettent de s’épanouir.

Des effectifs sous pression
Chez les collègues d’Ema, les signes avant-coureurs sont impossibles à ignorer. Des infirmiers quittent le service des urgences presque chaque semaine. Leurs remplaçants sont souvent jeunes ou peu familiers avec le service, ce qui accentue la pression sur des équipes déjà mises à rude épreuve. Des récits d’épuisement, d’insatisfaction et de désengagement circulent quotidiennement, aussi bien parmi les internes que parmi les personnels infirmiers et les médecins expérimentés.
« Cela crée une atmosphère négative omniprésente », explique Ema, ce qui la pousse parfois à se demander si elle a vraiment sa place dans ce domaine.
L’enquête MeND met en évidence le risque que cela représente non seulement pour les individus, mais aussi pour les systèmes de santé dans leur ensemble : l’épuisement professionnel et la rotation du personnel du secteur de la santé menacent la continuité des soins, la sécurité des patients et la résilience du système.
Ce qui fait la différence
Pour Ema, le soutien se manifeste souvent de manière informelle et subtile : passer du temps avec ses collègues après le travail, parler ouvertement des cas difficiles, savoir que d’autres ont aussi des problèmes. « Cette sensation d’être ensemble rend le tout plus facile », dit-elle.
Mais ce qu’elle souhaite le plus, c’est quelque chose de plus structuré : un mentorat réel et constant. « C’est au début de l’internat que le mentorat doit être le plus fort », explique-t-elle, lorsque l’incertitude est la plus grande. Au fil du temps, l’autonomie doit s’accroître, mais toujours sous supervision et avec un retour d’information constructif.

Des éléments de preuve à l’action
Si Ema pouvait demander un seul changement aux responsables politiques, ce serait de formaliser et de renforcer les systèmes de mentorat dans l’ensemble des services de santé. « Le mentorat ne devrait pas dépendre de la chance ni même de l’initiative du stagiaire », dit-elle. « Il doit être garanti. »
Elle espère que l’enquête MeND permettra de mettre en lumière les réalités de la détresse des personnels de santé, de sorte qu’il soit impossible de les ignorer ou de les considérer comme des échecs individuels. En documentant les enseignements tirés à ce sujet à travers l’Europe, elle espère que les éléments de preuve ainsi collectés permettront de réformer les systèmes, à savoir améliorer la dotation en personnel, rendre les lieux de travail plus sûrs et instaurer des environnements où les soignants sont soutenus avec autant d’attention que les patients qu’ils soignent.
« La protection du bien-être des personnels de santé est indissociable de la protection des patients », nous confie Ema. « Cette enquête peut être le point de départ d’un changement culturel : passer d’une banalisation de l’épuisement professionnel à la reconnaissance de celui-ci comme un risque professionnel nécessitant une prévention systématique, une reconnaissance et un soutien précoces, et la mise en place de systèmes permettant aux personnes de rester, de progresser et de dispenser des soins en toute sécurité. »
Des partenariats pour relever les défis de la santé mentale, y compris dans le secteur des soins de santé
Le rapport MeND et l’enquête approfondie qui l’a inspiré s’inscrivent dans le cadre d’un accord de contribution entre l’OMS/Europe et la Commission européenne au titre du projet pluriannuel intitulé « Relever les défis de la santé mentale dans les pays de l’Union européenne, en Islande et en Norvège ».
Dans un souci d’associer tous les acteurs clés en Europe, l’enquête a été menée en partenariat avec 6 associations de médecins et de personnels infirmiers : l’Association européenne des jeunes médecins ; le Comité permanent des médecins européens ; la Fédération européenne des associations d’infirmiers ; le Forum européen des associations nationales d’infirmiers et de sages-femmes ; l’Union européenne des médecins généralistes et l’Union européenne des médecins spécialistes.
Ema est membre de l’Association européenne des jeunes médecins.

